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Déstructuré par la scolarisation en milieu ordinaire

milieu ordinaire
regard des autres
université
standardiste

Prénom : Marc

Type(s) de handicap : Visuel

Spécialité(s) étudiée(s) : Droit - Accueil

Métier : Standardiste

Ville : Paris

 

Témoignage:

Thème 1: Présentation du handicap

Pour moi les règles du jeu étaient claires dès le départ. Non-voyant de naissance, la cécité cela fait partie de moi. J’ai construit ma personnalité avec çà et il est très difficile d’imaginer ce que j’aurais été sans la cécité. Par conséquent il est difficile d’imaginer l’impact de ce handicap.

Thème 2: Scolarité

Pendant l’enfance et l’adolescence j’ai été scolarisé en milieu spécialisé. J’y ai appris toutes les techniques spécifiques aux déficients visuels dans une atmosphère suscitant l’émulation entre déficients visuels. Certains déficients étaient plus doués pour certains exercices, par exemple la locomotion ou l’apprentissage du braille. Dans ce milieu ’on ne me faisait pas sentir ma différence : nous étions tous non-voyants ou déficients visuels. Outre que je n’avais pas à supporter un regard stigmatisant, j’étais très autonome dans le milieu spécialisé : tout le contraire du milieu ordinaire que j’intègre à partir de la classe de Seconde, milieu ordinaire où le regard des autres était très douloureux lorsque, par exemple, on me portait mon plateau à la cantine. Il devient très vite tentant dans le milieu ordinaire de céder à une pression du milieu qui incite à se réfugier dans le statut du handicapé. L’évaluation posait également difficulté. En milieu spécialisé on était tous sous la même toise donc par principe même aucun problème ne pouvait se poser. En milieu ordinaire les enseignants étaient parfois désorientés et il était tentant pour eux de me surévaluer ; heureusement que je pouvais m’évaluer de manière critique, par rapport à mes évaluations antérieures de milieu spécialisé, sinon j’aurais été parfois surévalué par les enseignants du milieu ordinaire. Paradoxalement, donc, à vouloir m’autonomiser par la scolarisation en milieu ordinaire l’institution scolaire me faisait perdre l’autonomie acquise en milieu spécialisé. Je n’hésite pas à dire que l’intégration m’a déstructuré. Clairement on m’a fait sentir que je n’étais pas comme les autres et que je ne le serais jamais.

Thème 3: Études suivies

A l’université j’ai pu m’orienter dans la filière de mon choix. J’ai entamé des études de droit dans la perspective de faire du droit public, études vers lesquelles me poussait mon intérêt pour la politique. Peut-être que si j’avais été voyant, ce qui, encore une fois, est très difficile à imaginer, j’aurais étudié la biologie. A partir du niveau bac +2 j’ai pu bénéficier d’une chambre au CROUS. Rien à dire à ce sujet si ce n’est que c’est ma mère qui m’a fortement incité à prendre à ce moment-là  mon autonomie. J’ai validé un Master Pro d’administration publique en 2007 et la Loi du 11 février 2005 n’avait pas encore véritablement impacté le fonctionnement de l’Université à cette période. A l’Université j’ai été confronté aux  mêmes problèmes de perte d’autonomie et de stigmatisation que j’avais déjà rencontrés dans l’enseignement ordinaire en lycée. Il m’est arrivé ainsi d’être attaqué par une étudiante qui mettait en doute la notation d’un devoir ; je l’ai traînée devant l’enseignante qui point par point à montrer la supériorité de ma copie ! Dans un premier temps j’ai totalement souscrit au projet universitaire. Le refus d’affronter la réalité à laquelle mon handicap semblait irréductiblement incompatible m’incitait à me réfugier avec ferveur dans l’évasion intellectuelle. Lorsque j’ai commencé à travailler et que j’ai découvert que la réalité n’était pas aussi stressante que je ne le pensais, voire qu’elle était plus compatible à mon handicap que les études universitaires elles-mêmes, j’ai regretté le temps perdu à sacrifier à l’intellectualisme universitaire. A l’université, sur un plan académique, mon intégration était relativement facile compte-tenu de la bonne adéquation entre les études juridiques et  ma cécité visuelle. A noter cependant qu’en tant que déficient visuel j’avais tendance à  envisager les problèmes par une vision séquentielle, parcellisée, non-globale, ce qui me mettait en difficulté sur les exercices de plan détaillé. Se pose également le problème de la transposition de la pensée verbalisée en pensée écrite. J’écris un peu comme je parle, l’écrit n’ayant pas à mes yeux le même impact que l’oral étant donné que je ne l’ai jamais vu. J’ai tendance à écrire un peu selon la technique du « flux de conscience » comme l’écrivain Céline. La transposition de l’oral en écrit me semble un peu artificielle, scolaire. Heureusement qu’on ne sacrifiait pas encore à la mode du Powerpoint qui exclue par principe les déficients visuels de l‘accès à l’information. Vaste débat, qui ne se limite pas à la problématique de l’accessibilité de l’information en milieu universitaire, car de nombreuses institutions communiquent aujourd’hui l’information sous forme de Powerpoint!

Thème 4: Vie professionnelle

J’ai suivi par la suite une formation d’agent d’accueil qui après les envolées intellectualisantes de l’Université m’a ramené au contact du terrain que j’affectionne. Ce métier m’attire particulièrement car il correspond exactement à mes attentes et à mes capacités. J’ai besoin de parler aux gens. Ainsi j’ai suivi les cours de Paris Téléconseil Associatif ; prendre des cours de communication pour convaincre, écouter attentivement la personne et lui donner des conseils en  3 mn, cela correspondait à mes capacités et à mes attentes : cela m’a redonné confiance ! Personne ne sait au bout du fil que je suis non-voyant : je suis de plein pied dans le monde des voyants et sur un pied d’égalité avec eux. Cette expérience suivait un stage de 6 mois comme juriste dans un OPHLM où j’étais beaucoup trop dans les dossiers, pas assez de l’opérationnel. Sur le plan méthodologique les documents me posaient problème et la bureautique était plus un obstacle qu’une aide. Sur le fond je n’avais pas l’impression de défendre l’intérêt général. Bien sûr, si je suis actuellement satisfait de mon insertion professionnelle je n’en oublie pas moins que de nombreux problèmes se posent encore. Comment évoluer avec la mauvaise perception de la déficience visuelle ? Si le Téléconseil est un métier intéressant l’idéal bien-sûr serait de pouvoir faire à terme autre chose dans l’entreprise. Quant à la fonction publique, s’il faut saluer l’institution récente de voies parallèles d’admission dédiées aux personnes en situation de handicap, il n’en reste pas moins que cette solution n’est pas pleinement satisfaisante. S’agit-il de la démonstration sans équivoque d’une acceptation sans arrières pensées ou au contraire d’une nouvelle échappatoire, qui prend la forme d’une aumône publique, pour ne pas penser véritablement la problématique de l’insertion des personnes handicapées ?

Mais la vie professionnelle si elle doit être au centre de la vie active d’une personne en situation de handicap, comme pour une personne valide, n’en est pas moins comme pour une personne valide, un aspect non exhaustif de la vie active.

Thème 5: Loisirs

J’aime écouter des livres audio et France culture, mais pas d’émissions trop intellectuelles. L’université a été pour moi le temps de la découverte de la vie associative. J’ai été amené notamment à siéger au Conseil étudiant de la vie étudiante de Franche - Comté  en tant qu’élu de l’UNEF. Je milite également dans une association en faveur de l’intégration des personnes handicapées de Franche-Comté, Libre Accès.

Thème 6: La FÉDÉEH

C’est dans ce contexte et cette histoire que s’inscrit mon adhésion à la FÉDÉEH. J’y apprécie sa méthodologie : des groupes de travail très concrets se réunissent pour trouver des solutions et pas seulement ouvrir des pistes. La réflexion, au service de l’action n’exclue pas la détente conviviale ; j’ai participé au voyage « Sports en solidaire »  dans les Alpes : me lancer en parapente m’a donné un sentiment de liberté inoubliable.

Date du témoignage: le 05 janvier 2012