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Enseignant - chercheur à l'université en situation de handicap

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Prénom : Emeric

Type(s) de handicap : Moteur

Spécialité(s) étudiée(s) : Droit - Doctorat de Sciences politiques

Métier : Enseignant Chercheur

Ville : Nantes

 

Témoignage : 

Thème 1 : Présentation du handicap

Je suis atteint d’une infirmité motrice cérébrale (IMC) depuis ma naissance, qui m’empêche de marcher et de totalement contrôler ma main droite, bien que je ne sois pas privé de sensations dans ces membres. Je me déplace donc en fauteuil roulant.

Le fait que je n’ai jamais été valide a sans doute simplifié mon acceptation du handicap, ce qui est sans doute tout aussi vrai pour mon entourage. A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question d’une « différence » avec les autres avant l’âge de 6-7 ans. Une opération chirurgicale nécessitant une rééducation assez longue m’avait contraint à arrêter le CP en cours d’année et j’avais passé trois mois à l’hôpital. A la sortie, j’ai commencé à me demander pourquoi les autres marchaient et pas moi et à trouver cela injuste ! Sentiment qui s’est vite estompé pour ne jamais revenir. Je crois que je ne me pose pas vraiment la question et que je fais avec ce que j’ai ! Aujourd’hui, je n’éprouve aucune difficulté à en parler, j’ai appris à relativiser ma situation et cela m’est d’une grande aide dans la vie de tous les jours.

En ce qui concerne ma famille, mes proches et mes amis, ils ont vite fait de même. Certes, il a fallu quelque peu aménager la maison familiale (toilettes, douche, chambre de plain-pied…) et avoir des voitures avec un coffre assez grand, mais mon handicap a été vite assimilé par mon entourage, y compris par mon frère cadet et ma sœur ainée, cela dès leur plus jeune âge.

Thème 2 : Scolarité 

Mes parents ont tenu à ce que j’ai une scolarité dans un environnement tout à fait classique, et je les en remercie vivement. Etre sans cesse en contact avec des personnes valides  m’a paradoxalement aidé à ne pas me sentir différent, à intégrer mon handicap dans mon développement social dès le plus jeune âge et à ne pas en faire une montagne insurmontable, le même raisonnement s’appliquant sans doute aux élèves et professeurs qui m’ont côtoyé toutes ces années. Il est vrai cependant que le handicap étant purement moteur et demandant peu de prise en charge, cela a dû faciliter les choses, même s’il a parfois fallu batailler pour que quelques lieux qui n’étaient pas accessibles le deviennent !

Je ne crois pas avoir eu trop de mal à me faire des amis et le handicap n’a jamais posé problème (il faut dire qu’à 7 ans, il est tellement facile de transformer un fauteuil en kart, voiture de course ou autre engin à quatre ou deux roues !). Les professeurs successifs ont rapidement cherché des moyens pour me faciliter la vie. A titre d’exemple, nous avions du CE1 au CM2 une sorte de « tableau de tâches » qui incombaient aux élèves par roulement. Et sous « essuyer le tableau », « ranger les chaises » ou « être référent », il y avait une case « s’occuper d’Emeric », qui consistait à m’aider à m’installer en classe, à déballer ou ranger mes affaires, etc… Idée tout à fait louable même si en pratique, mes amis ont progressivement « squatté » cette case !

Pour l’anecdote, ce confort dans lequel on a cherché à m’installer (même s’il n’a jamais impliqué un quelconque traitement de faveur scolaire) m’a conduit petit à petit à croire que tout m’était dû, et je me suis enfoncé dans une forme de « passivité royale » qui a forcément déplu à mes camarades. Il a fallu un long et intensif retour sur moi-même pour que je rentre dans le rang et que je comprenne que l’on me rendait service, service qui méritait toute ma reconnaissance.

Au lycée s’est posée la question du tiers-temps. J’ai toujours été plutôt bon élève mais certaines matières, comme la géométrie, me demandaient beaucoup de temps et d’effort pour solliciter ma main droite. De plus, étant gaucher par obligation, j’ai consenti beaucoup d’efforts pour soigner une écriture qui n’était pas très propre à la base. J’y suis parvenu mais au prix d’une légère perte de rapidité. Donc, malgré mes réticences initiales (je pensais que du temps en plus me retirait du mérite !), je l’ai demandé pour le baccalauréat.

A mon arrivée à l’université, j’ai eu le sentiment particulier de devoir tout reprendre à zéro. J’ai déménagé de chez mes parents, aucun de mes amis n’était dans ma filière (bon, en même temps j’étais en droit, tout s’explique…) et je changeais complètement d’échelle. Je dois avouer que me retrouver au milieu de 500 inconnus, dans un lieu inconnu (tout à fait accessible cependant) m’a légèrement angoissé. La question n’était pas tant de se faire des amis que de se faire aider. Il fallait me déplacer de chez moi jusqu’à la fac, une fois là- bas, changer continuellement de salle, d’étage ou de bâtiment, rentrer chez moi selon des horaires qui fluctuaient sans arrêt… Tout un programme !

Pour les trajets « extérieurs », je me suis fait aider tout au long de mon parcours universitaire par l’association « Handisup » qui accompagne les étudiants en situation de handicap pour des déplacements, des aides à la personne, de la prise de note si nécessaire, etc… Je me permets ici de les remercier chaleureusement pour avoir considérablement facilité ma vie étudiante.

Pour les trajets internes, j’y suis allé au culot en demandant au hasard à des étudiants de me filer un coup de main, et de rencontres en rencontres, je me suis forgé de nouvelles amitiés.

Thème 3 : Vie professionnelle

Actuellement en doctorat de science politique, j’assume depuis un an et demi des charges de cours pour l’Université. Pas une seule fois la question du handicap n’a été soulevée par les personnes qui m’ont recruté. Tout cela s’est fait avec un naturel désarmant. Bon, pour être honnête, moi je me suis posé la question ! Mais puisque ni les professeurs ni les étudiants en face de moi  n’ont sourcillé d’un pouce, je me suis dit que je devrais peut-être arrêter de me triturer les méninges…

Je compte poursuivre du côté de l’enseignement, en comptant bien sur le fait que la question ne se pose pas plus en grimpant l’échelle.

Thème 4 : Vie quotidienne

Je vis dans un appartement proche de l’université, que nous avons adapté pour que je puisse y vivre seul (lit électrique, portes coulissantes, plan de travail cuisine à hauteur, etc…). Je me déplace en fauteuil roulant manuel, en utilisant depuis quelques mois un fauteuil électrique pour mes déplacements extérieurs en solitaire. Au moment où j’ai déménagé pour aller sur Nantes, j’ai dû faire appel à une tierce personne pour m’aider dans tous mes transferts, que j’étais incapable de faire seul, et quelques gestes (fauteuil-lit, fauteuil-douche, fauteuil-toilette, habillage). Mais  cela impliquait d’être contraint par des horaires et plus les années passaient plus cette contrainte me pesait. Il y a deux ans, j’ai donc commencé des séances en hôpital de jour pour apprendre à faire mes transferts. Grâce à ce séjour, grâce aussi à ma kiné et mon ergothérapeute, que je dois au moins mettre sur mon testament (Anne Laure Barbier et Juliette Koren pour ne pas les citer !), je suis désormais totalement autonome, prêt à passer le permis. C’est une immense révolution qui me permet d’envisager l’avenir sous un angle radicalement différent.

Date du témoignage : le 21 janvier 2013