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Favoriser la poursuite d'études scientifiques parmi les jeunes déficients visuels

déficience visuelle
regard des autres
orientation choisie
classes préparatoires
aménagements
stages
Handisup
lenteur
permis de conduire
appréhension de l'insertion professionnelle

Prénom : Laureen

Type(s) de handicap : Visuel

Spécialité(s) étudiée(s) : Ingénierie environnementale

Métier : Ingénieur

Ville : Potiers

 

Témoignage : 

Thème 1: Présentation du handicap

Je suis malvoyante de naissance. Je me déplace sans problème dans les lieux que je connais, je fais tout de mémoire. En revanche je suis incapable de m’orienter dans un lieu nouveau, surtout extérieur : au-delà  de quelques mètres je ne distingue pas les objets, points de repères et obstacles ; je ne peux guère déchiffrer un affichage que quand je suis juste devant, et encore.

Il y a des couleurs que je ne distingue pas, d’où des quiproquos  et des situations où je passe pour une idiote !

Livres, journaux, plans, étiquettes etc. : selon la lumière, les couleurs, la fatigue et autres facteurs incompréhensibles et imprévisibles même pour mes proches et moi, je peux arriver ou pas à déchiffrer un même texte ! C’est parfois gênant vis-à-vis de personnes qui me connaissent mal, qui pourraient penser que je simule, que je triche… Au lycée, lisant beaucoup, j’étais inscrite à une bibliothèque sonore. Sinon je lis uniquement en noir, en gros caractères, si possible, ou avec une loupe.

Enfant, le regard des autres le plus désagréable était celui des personnes âgées qui ne comprenaient pas que quelqu’un de jeune puisse voir plus mal qu’eux, ou au contraire me prenaient en pitié ! Je n’ai jamais su non plus comment répondre poliment aux gens qui se permettent de me donner des conseils d’ordre médical, voire superstitieux…

Thème 2: Scolarité

J’ai fais ma scolarité en milieu ordinaire grâce à la bonne volonté de mes enseignants et l’obstination de mes parents. Sous la pression du service d’aide à d’intégration des élèves handicapés de mon département et de quelques instituteurs de l’école de mon quartier, tous soutenus par l’inspection académique, j’ai quand même passé deux ans dans un groupe scolaire mélangeant classes spécialisées et ordinaires. Et c’est dans cette école spécialisée justement que les élèves se sont montrés le moins accueillants (j’étais la seule « veinarde » de la classe qui avait des cours photocopiés au lieu de copier au tableau !).

La seule fois où j’ai rencontré une conseillère d’orientation, elle m’a d’emblée dissuadée faire un bac S, et s’est montrée si abrupte et obnubilée par mon handicap, que j’ai préféré suivre mes profs, mes parents et mon intuition qui me disaient que c’était pourtant la filière qui me convenait le mieux. J’ai eu quelques échanges avec de rares autres lycéens et étudiants DV, mais le service d’aide à l’intégration qui organisait ces rencontres avait tendance à envoyer les élèves dans des voies de garage. Pour faire un bac L ou S, il fallait être vraiment bon élève et avoir des parents qui avaient la chance d’être très disponibles.

J’ai donc fait un bac S, une classe prépa scientifique, puis une école d’ingénieurs dans l’environnement où j’ai eu mon diplôme.

Thème 3: Études suivies

J’ai toujours travaillé avec des documents en gros caractères. Je copiais ce que les profs disaient en même temps qu’ils écrivaient au tableau, illisible même depuis le 1e rang, ils me donnaient le cours polycopié ou j’empruntais les notes de mes camarades. En terminale puis pendant la prépa, j’ai eu une AVS pour la prise de notes dans les matières scientifiques, ainsi que pour les examens, concours et partiels. À l’école d’ingénieurs, la majorité des cours consistait en des diaporamas, dont les profs me donnaient une version informatique ou papier… seul inconvénient : ne pas copier pendant deux heures n’aide pas à rester concentré !

Le plus délicat restait les séances de travaux pratiques : appareils pas lisibles, verrerie fragile éparpillée sur les paillasses… J’admets que j’ai failli craquer nerveusement au bout d’une série de TP en école d’ingé, à force d’être sur le qui-vive une journée entière et de me sentir un poids pour mes partenaires de TP. 

D’autre part, les ordinateurs n’étant pas adaptés, c’était souvent du système D avec l’aide du prof, au mieux l’installation d’un logiciel d’agrandissement !

Quant au sport, mes profs se sont toujours débrouillés pour que je ne sois pas pénalisée vis-à-vis des sports de ballon, ou alors j’ai carrément été dispensée.

J’ai connu, étudiante, l’association Handisup, qui s’est révélée très utile : conseils, informations pour les aménagements, accompagnement à des entretiens d’embauche ou des démarches administratives, aide à l’insertion professionnelle…

Thème 4: Vie professionnelle

Je n’ai effectué que des stages de quelques mois, où les aménagements ont donc, là encore, été de la débrouille : me prêter le plus grand écran d’ordinateur de l’entreprise, configurer les paramètres d’affichage de l’ordinateur, quelques photocopies agrandies, loupe. 

Ce qui m’inquiète pour ma vie professionnelle : ne pas avoir le permis, être plus lente que quelqu’un qui n’a pas de handicap, et le risque de fatigue dans le cas d’un contrat type « cadre » où le nombre d’heures est souvent très important.

À vrai dire je me suis engagée dans une voie qui me plaisait, sans trop savoir si les débouchés étaient compatibles avec une déficience visuelle. À partir du lycée, je me suis entendue dire « vous êtes un cas », « c’est la première fois qu’on a ce cas » etc. , mais ça s’est toujours bien passé. Au fur et à mesure j’ai réalisé que ma formation amène souvent à travailler en extérieur (chantiers, visites de terrain, zones rurales…). J’ai cependant trouvé des stages où la difficulté de me repérer dans des lieux extérieurs et le fait de ne pas avoir le permis n’ont pas posé de problème, je ne désespère pas !

Thème 5: La FÉDÉEH

C’est la possibilité offerte par la  FÉDÉEH d’échanger entre jeunes en situation de handicap, qu’ils soient étudiants, lycéens et diplômés qui m’a attirée dans cette fédération que j’ai découverte lors d’un Handicafé. Ayant eu jusqu’à cette rencontre du mal à trouver des étudiants ou des professionnels à qui demander conseil, je ne puis que soutenir cette initiative ! 

Nous devons encourager les collégiens et lycéens à faire les études qu’ils souhaitent. Les informer, eux, leurs familles, les enseignants et les professionnels, leur dire que c’est possible, en faisant part de nos expériences d’ (anciens) étudiants en situation de handicap. Je crois bien que je ne connais pas le moindre étudiant handicapé qui ait fait des études scientifiques par exemple ! Pourtant il existe plein de groupes de discussions, d’associations etc., mais aucun réseau assez large pour être susceptible de toucher n’importe quel collège ou lycée, c’est dommage. Ça serait génial que la FÉDÉEH et d’autres associations deviennent assez importantes pour que n’importe quel jeune en situation de handicap en entende parler ! Les jeunes en situation de handicap mais aussi, et surtout, les enseignants, et surtout les spécialistes de l’orientation, de l’éducation ou du handicap : qu’ils changent leur façon de considérer l’orientation des collégiens et lycéens handicapés ! Il faut que l’orientation subie cède à l’orientation choisie.

Date du témoignage: le 29 octobre 2012