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La volonté compensatrice du handicap et une mère pro-active pour surmonter les difficultés

Dyspraxie
orthophoniste
enseignement ordinaire
écriture
lecture
aisance orale
jalousie
hostilité
incompréhension
évaluation
stages
parents proactifs
égalité sociale

Prénom : Clément*

Type(s) de handicap : Autre

Spécialité(s) étudiée(s) : Licence d'économie gestion - Master de Ressources humaines

Métier : Responsable de mission handicap

Ville : Paris

 

Témoignage:

Thème 1: Présentation du handicap

Je suis né porteur d’un handicap polymorphe difficile à définir et à cerner, handicap classé dans les troubles « dys », handicap dont j’ai pris conscience progressivement. 

Thème 2: Scolarité

Ma mère soutient que je n’aimais pas l’école maternelle mais comme ma mémoire ne remonte pas jusqu’à cette période je ne peux pas confirmer ces dires ! Sans doute ce rejet rapporté par ma mère était-il dû aux difficultés que j’éprouvais à accomplir les exercices scolaires. Pour moi dessiner ou réaliser une composition avec de la pâte à modeler suscite une situation de handicap et ce sont précisément ces exercices que l’on accomplit à l’école maternelle. Sans doute avais-je alors conscience des difficultés et sans doute rejetais-je alors l’école mais je n’avais certainement pas conscience que ce rejet de l’école procédait de ces difficultés. 

Je bénéficiais alors du soutien d’un orthophoniste et j’étais scolarisé dans une classe ordinaire. J’étais également amené à faire partie d’une classe adaptée pour une partie de la charge horaire. L’adaptation que me proposait l’Education nationale était alors manifestement inadaptée. La classe adaptée que je fréquentais était adaptée aux déficiences cognitives polymorphes, multi-spectrales, plutôt qu’à ma déficience spécifique. Heureusement l’inadaptation de la réponse était perçue par les institutrices. Pour autant j’ai continué tout le primaire à effectuer des exercices inadaptés à mes difficultés comme du dessin avec les doigts ou bien des exercices de pâte à modeler ou bien, encore, des pages et des pages d’écriture, exercices pratiqués à raison de 2 heures par semaines en moyenne.

Enseignement primaire où je prends alors conscience de mes difficultés. En CP je ne parviens pas à relire un cahier de texte illisible ce qui me handicape pour l’accomplissement de mes devoirs. Je me sens alors vraiment en situation de handicap scolaire. 

S’affirment alors nettement mes faiblesses et mes atouts. 

Mes devoirs présentent des lacunes en matière de présentation et d’orthographe et il m’est très difficile de suivre un cours de grammaire. En revanche je suis particulièrement doué pour le calcul mental. Surtout mes professeurs remarquent que je prends très volontiers la parole en public, une parole que j’ai même tendance à monopoliser, particulièrement lorsqu’on aborde le cours d’histoire. Je dois d’ailleurs ouvrir une parenthèse pour souligner que selon moi l’expression orale n’est pas assez valorisée par l’enseignement français alors qu’elle est si essentielle dans beaucoup de situations sociales et professionnelles.

Ce plaisir et cette facilité à prendre la parole s’expliquent si l’on considère que je cherche à compenser par l’expression orale le déficit d’expression écrite. Je ne peux alors en aucun cas admettre que je souffre d’un déficit intellectuel et le meilleur moyen de me rassurer c’est d’occuper le champ sonore de la classe… ce qui ne va pas sans susciter quelques jalousies. Je vivrais un doublement comme un échec cuisant, comme la preuve que je suis vraiment un handicapé, et je redouble d’efforts pour que cette situation ne se produise pas. Quant à mon intérêt pour l’Histoire il s’explique par le souci de ma mère, titulaire d’une licence dans cette discipline, de m’éveiller dans un domaine qui lui est cher, souci exacerbé par la crainte que son fils ne puisse pas faire d’études.

Une mère qui, par ailleurs, mise en confiance par sa formation universitaire, ose rencontrer les enseignants du primaire et sait les convaincre que je dois faire des études.  En outre, à partir du CE2, suite au divorce de mes parents qui m'affecte beaucoup je me réfugie dans l'école et dans les études. Je suis d'ailleurs inscrit à l'étude du soir"

En classe de 6ème apparaissent les difficultés en langue vivante. Je ne suis pas les raisonnements grammaticaux en cours d’anglais et je ne parviens pas à utiliser le Work book.  Je souffre vraiment de mon déficit d’expression orale en langue anglaise ; je le vis comme une frustration majeure. Avec du recul j’impute cette frustration à l’impossibilité de compenser mes déficiences écrites avec mon expression orale comme je le fais habituellement : la maîtrise de l’oral est et doit rester ma chasse gardée d’affirmation compensatrice du handicap causée par mes difficultés à écrire. 

Pour la 1ère fois le corps médical  pose un diagnostic, nomme mon handicap : je suis dyspraxique. Il en résulte que l’on abandonne les exercices que je suivais alors, exercices dont on juge qu’ils sont inutiles puisqu’il s’agit d’un handicap qui n’est pas surmontable par la pratique. Je le vis comme un soulagement d’autant plus que ce soutien scolaire spécifique était onéreux, non remboursé, et grevait par conséquent lourdement le budget serré de mes parents.

Avec la reconnaissance officielle de mon handicap le regard  d‘une partie du corps enseignant change. En 6ème je suis lauréat d’une médaille décernée par la Mairie de Paris. Ce qui suscite un regard hostile : le 1er de la classe ne comprend pas pourquoi je suis récompensé à sa place. Les relations avec une proportion notable des élèves se dégradent.

Je suis alors contraint de changer de collège pour des raisons familiales ; j’intègre un collège de ZEP qui est beaucoup moins exigeant que mon collège parisien sur le plan académique. Outre les langues je suis très mauvais en dessin et en musique du fait de problèmes de coordination évidents ( difficultés à tenir un pinceau et à dessiner…) J’éprouve également des difficultés en géographie et en géométrie compte tenu de mes difficultés à tracer des traits.

En 6ème j’ai pu bénéficier d’un cours de dactylographie et j’aurais pu obtenir  un ordinateur, mais les collèges de ZEP ne peuvent pas financer un portable ; et en outre je ne souhaitais pas être montré du doigt par les autres.

La transition entre le Collège et le Lycée se double de la difficulté créée par l’intégration d’un lycée situé en Essonne hors zone de ZEP ; le niveau y est plus relevé. Dès lors il faut consentir beaucoup d’efforts pour se mettre à niveau… et encaisser les observations : «  Ce n’est pas lisible » s’écrit un professeur d’anglais, tandis que le professeur de physique-chimie, discipline où jusqu’alors je m’étais distingué, en tournée d’inspection dans les rangs s’exclame que le document sur lequel je prends mes notes est un « torchon » et de s’en emparer et de le déchirer publiquement… et moi de sortir en pleurs ! Ironie de l’histoire le professeur est lui-même un « dys », en l’occurrence un dyslexique, donc personne qui aurait dû comprendre mes difficultés à tenir scolairement un document de travail. Il s’excusera quand même peu de temps après. Reste que les TP de physique chimie, où l’on demande d’effectuer des manipulations, sont difficiles : des fioles sont brisées, la dystonie musculaire qui m’affecte rend difficile les préhensions fines. Dès lors il n’est pas envisageable d’aller disséquer des grenouilles en Série Scientifique. Fort de mes résultats confortables en mathématiques (14/20) et surtout en sciences économiques ( 15,5/ 20) discipline qui d’emblée m’attire j’opte pour une série économique, spécialité mathématiques.

En Terminale ES nombre de mes problèmes trouvent une solution. Le programme de mathématiques ne comprend pas de cours de géométrie. Je bénéficie d’un ordinateur portable, ce qui me permet de prendre mes cours plus facilement, ordinateur qui d’emblée suscite la jalousie, et d’une compensation aux examens, qui ne fait que renforcer le sentiment de jalousie. J’obtiens mon bac ES à l’oral de rattrapage et opte pour un cursus universitaire à l’Université de Panthéon - Sorbonne (Paris 1).

Thème 3: Études suivies

A l’Université j’opte pour une licence d’économie gestion à dominante de gestion pour ne pas être mis trop durement en compétition en économétrie avec des bacheliers scientifiques plus performants en mathématiques ; dans ma filière je parviens à compenser par mon intérêt pour l’économie politique et l’histoire économique. De nouveau les difficultés en oral en anglais se font sentir ; heureusement à l’examen l’épreuve consiste en un QCM ce qui correspond mieux à mes atouts et ne me met pas en situation de handicap.

Je bénéficie d’une subvention pour acheter un ordinateur portable, un Mac book, qui, là encore, suscitera beaucoup de jalousies mais qui du fait de la puissance de sa batterie me permettra d’être plus autonome et de tenir jusqu’à la fin de la journée de cours sans éprouver de problèmes pour le recharger sur un campus qui ne se prête pas à ce genre d’opérations.

J’éprouve un choc lors du 1er partiel de L1. Alors que je m’efforce de rester discret sur mon handicap je bénéficie d’un 1/3 temps particulièrement apparent : je compose sur la table située sur l’estrade de l’amphi rempli de plus de 400 étudiants ; et mes amis de me demander lorsqu’ils viennent rendre leurs copies à l’estrade ce qui me vaut ce double « privilège » de l’ordinateur et du 1/3 temps… Aussi je suggère que les étudiants compensés aux examens bénéficient de l’attribution d’une salle à part où ils puissent composer à l’abri des regards indiscrets et des questions « embarrassantes ». 

J’accomplis mon parcours universitaire sans redoubler alors que la plupart de mes co-disciples valides redoublent au moins une fois mais ce parcours est accompli au prix d’un sacrifice de ma vie sociale : la 1ère et la meilleure des compensations du handicap reste le surcroît de travail et d’efforts mais ce surcroît est nécessairement chronophage. C’est d’autant plus regrettable que j’ai un bon relationnel et que je peux facilement nouer une relation si l’on m’en laisse le temps.

Ayant achevé un Master 1 en économie – gestion à Paris 1 j’opte pour un Master 2 Pro à l’Institut de Gestion Sociale (IGS) (bac+5).  

Thème 4: vie professionnelle

A ce propos je dois dire que je déplore la contradiction entre la volonté affichée et prescrite juridiquement de recruter des bac+5 en situation de handicap dans l’entreprise et la réalité de la difficulté à reconnaître ces profils sur le marché du travail ; les jeunes en situation de handicap ne bénéficiant pas de discrimination positive pendant les études il leur est donc très difficile d’accéder à ce niveau de formation élevé.

Autant je déplore la difficulté que l’on éprouve à concrétiser la Loi du 11 février 2005 autant je dois dire que j’éprouve beaucoup de reconnaissance à l’égard de Tremplin Entreprises qui m’a fortement aidé pour intégrer en tant qu’apprenti la Mission handicap de la FDJ.

Un IGS comme une FDJ où je reste très discret sur mon handicap. Quitte à lâcher quelques nuages d’encre : je n’avoue pas à l’IGS que l’ordinateur m’est fourni au titre d’une prestation handicap mais seulement parce que mon écriture est « délicate ».

Thème 5: La FÉDÉEH

Pourquoi alors avoir rejoint la FÉDÉEH si justement je n’aime pas évoquer mon handicap ? Justement pour jeter l’ancre dans un havre où je peux, un temps, jeter le masque et évoquer des problèmes que je n’évoquerai pas ailleurs, être, enfin, moi-même en toute simplicité.      

Date du témoignage: le 29 octobre 2012

* Le nom a été modifié pour des raisons de confidentialité